Gilles de la Buharaye 2018

Rishikesh

La nuit est tombée sur Rishikesh. La lune encore bien pleine projette sa lumière argentée. Une immense foule est regroupée, amassée sur les marches recouvertes de tapis rouges au-dessus du Gange. La flamme vacillante des bougies, les volutes d’encens parfumées au santal confèrent au lieu une atmosphère mystérieuse, religieuse. La grande statue dorée de Shiva veille et domine le fleuve sacré. L’assemblée présente est en pleine communion avec son gourou vêtu de couleurs vives, entouré de ses disciples aux vêtements chamarrés. La scène est insolite, fascinante. Les mantras, les bhajans s’enchaînent dans une incroyable ferveur communicative. Son de l’harmonium, des tablas rythmant la cérémonie. Au-dessus de tout, c’est la voix amplifiée, envoûtante et chargée d’émotion du guide conduisant la pouja. Comme chaque soir, je suis captivé, ébloui par la rencontre, le rendez-vous. Comme chaque soir, je suis émerveillé par cette mise en scène, par l’affluence et la dévotion. Le décor est somptueux et quelque peu baroque. Indiens en famille, parents et jeunes enfants, voyageurs étrangers en quête de spiritualité, de transcendance. L’humanité se retrouve ici pour célébrer la divinité. Je suis pris, capturé par l’ambiance, l’émotion qui s’exprime et s’en dégage. Mes perceptions sont totalement sollicitées. Je me glisse dans le flot bienfaisant, me coule dans la multitude afin de chevaucher la vague qui se présente. Je suis touché, traversé par une ondulation qui me transporte, me soulève presque. L’expérience est étonnante, magnifique et hors du commun. Ce soir, l’Occident est bien loin, bien loin. On entend au-delà du Gange vers le pont suspendu de Lakshman Jhula, les pétards de la fête de Diwali. L’Inde est vivante et féconde. L’Inde est en mouvement, enracinée, puisant sa force et vitalité dans ses origines, dans ses traditions. Des liens se nouent, se tissent. Quelques paroles amicales échangées en anglais, gestes d’affection. Nous sommes tous ensemble, réunis, portés par l’intensité, la magie du moment, emportés au coeur de la prière commune. A côté de moi, plusieurs jeunes enfants indiens jouent et s’amusent, chantonnent en écho, balbutiant parfois une phrase d’un mantra. Une fois encore, je suis saisi, frappé par la beauté, la simplicité, l’authenticité du moment. C’est un extraordinaire partage avec les personnes qui m’entourent. Tout est dans le contact, tout est là. Le mantra OM shanti OMs’élève dans l’espace. Je suis subjugué. C’est le grand souffle, la splendide communion dans la nuit odorante de Rishikesh.

Gilles de La Buharaye


Bénarès

Après plus de 24h de train, j’arrive enfin à Bénarès en début de soirée. Je suis harassé. La nuit est tombée. La chaleur est encore présente, pesante. Le choc est immédiat, frontal. L’agitation de la ville est palpable, indescriptible. Cela part dans tous les sens, dans toutes les directions. Musiques et mantras diffusés à la porte des magasins ou petits restaurants. Cris et appels, fracas de la circulation, chaussée défoncée. C’est le cahot. Mes oreilles sont aux aguets, en alerte, entièrement sollicitées. Mon odorat est convoqué à chaque instant. Découvrir Bénarès lorsqu’on est privé du regard, devient une aventure singulière, puissante, une expérience vraiment marquante. Il y a bien sûr le son et toutes ses graduations, sa large palette de tonalités, de sonorités. Il y a les parfums, la température, la touffeur de l’air, l’ambiance de cette ville si particulière. C’est l’incroyable vitalité des indiens et leur activité trépidante. Véritable ruche humaine qui bourdonne jusque tard dans la nuit. C’est une aventure puissante, une rencontre à part. Varanasi ou Bénarès, la ville sainte. Immense fourmilière, grouillement humain avec sa circulation délirante et anarchique, inondation mécanique. Vacarme assourdissant fait de klaxons, de moteurs de voitures et rickshaws pétarradantd, la pollution, la saleté, la poussière. Je suis au royaume des perceptions, des sensations. C’est un hallucinant mélange, assemblage hétéroclite, improbable et extraordinaire de parfums, épices, curry, tandoori et lourdes fumées de charbons de bois, complexité des odeurs, les bonnes et les moins bonnes. Fritures épaisses, nuages de vapeur aux senteurs de cardamome. Cuisson du tandoor, le four traditionnel. Une mosaïque surprenante, décoiffante, et tellement attachante. Le bruit est partout, le son omniprésent. Au détour de ruelles défoncées et nauséabondes, d’antiques escaliers et on descend, on dégringole à la rencontre de Ganga. C’est le Gange. Là, on monte d’un cran et alors ça monte, oui ça monte. C’est la plongée, l’immersion dans un ailleurs, un temps comme irréel, suspendu… Les cérémonies dans les vieux temples usés par le temps, l’étonnante pouja du soir sur le fleuve sacré à la nuit tombante, la multitude des indiens qui se pressent, les cloches, le chant des prêtres de Shiva, l’encens, les bougies, les fleurs au fil de l’eau. Les percussions qui roulent, rebondissententre les murailles millénaires, une voix amplifiée et lanscinante chantant un mantra et dominant l’espace, le son de l’harmonium, des tablas au pied des bûchers de crémation. L’odeur, la vie et la mort qui se croisent. C’est encore le Gange sur une barque au petit matin et le soleil qui se lève dans une transparence lumineuse, le son des rames et appels des indiens, le linge que l’on bat, la prière amplifiée d’un temple voisin, l’accent du guide expliquant le karma. C’est le rire éblouissant et cristalin des enfants de Bénarès, les petits vendeurs d’offrandes. C’est aussi le goût parfumé du tchaï bien sucré, les chapati croustillants sur un ghâte à quelques pas d’un tas d’excréments, les vaches que l’on frôle, la curiosité, l’accueil, le sourire et bienveillance des habitants. C’est le chant splendide et éblouissant des oiseaux saluantl’ de l’aube, le retour de la lumière sur les toits et au coeur des jardins. Le calao, et sa mélodie répétitive, le mainate ou merle des Indes, le perroquet vert et son sifflet retentissant. Les marchés flamboyants et bondés, les magasins de tissus aux couleurs vives, éclatantes, les minuscules échopes ouvertes sur la rue vendant de tout, statuettes de Ganesha, bâtonnets d’encens au santal, dentifrice ayurvédique. C’est la fièvre d’une ville indienne entre tradition et modernité. Misère et religiosité se côtoient, se mêlent, se superposent en permanence.

Gilles de La Buharaye

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